Emma, publié en décembre 1815, est le roman que Jane Austen préférait et celui qui est généralement considéré par la critique comme son œuvre la plus accomplie techniquement. Emma Woodhouse, riche jeune femme de vingt ans vivant dans le village de Highbury, se convainc d'avoir un talent pour les arrangements matrimoniaux et prend en charge le destin sentimental de Harriet Smith. Ses interventions produisent systématiquement des résultats inverses à ceux escomptés, et le roman suit la lente éducation d'Emma par l'expérience.
Austen a construit un roman dans lequel la protagoniste se trompe sur presque tout pendant les deux premiers tiers, et l'a construit de telle façon que le lecteur partage ces erreurs avant de les voir corriger. Cette technique de la focalisation interne défectueuse est ce qui rend Emma techniquement remarquable : Austen doit simultanément permettre au lecteur de se tromper avec Emma et lui fournir les indices qui lui permettront de comprendre rétrospectivement ce qu'il n'a pas vu. Mr. Knightley, seul personnage qui voit Emma clairement et sans indulgence, fonctionne comme le contre-point que ni Emma ni le lecteur ne peut entièrement ignorer.
Emma est une étude de l'autocécité — de l'impossibilité de se voir soi-même avec la même précision qu'on croit voir les autres — conduite avec une bienveillance qui n'est pas de l'indulgence. Austen n'est pas tendre avec Emma : elle la laisse se tromper, se ridiculiser légèrement, blesser par inadvertance. Mais elle lui accorde la capacité de reconnaître ses erreurs et d'en tirer des conséquences, ce qui est, dans le système moral austinien, la vertu principale.
La forme du roman — une comédie à l'intérieur d'un village dont les limites ne sont jamais vraiment franchies — est elle-même une démonstration : Austen montre que l'intelligence et l'humour n'ont pas besoin d'un grand théâtre pour s'exercer. Ce qu'Emma apprend, c'est que le monde proche est suffisamment complexe pour qu'une vie entière ne suffise pas à le comprendre entièrement.