Illusions perdues, publié en trois parties entre 1837 et 1843, est le roman central de La Comédie humaine et celui que Balzac lui-même considérait comme son œuvre maîtresse. Lucien de Rubempré, beau jeune homme d'Angoulême avec des aspirations poétiques, monte à Paris avec sa protectrice Mme de Bargeton, est humilié par la société du faubourg Saint-Germain, entre dans le journalisme par nécessité, y découvre la corruption systématique de la presse et de l'édition, et finit ruiné et retourné en province avec ses illusions brisées. Son ami David Séchard, inventeur d'un procédé de fabrication de papier, est exploité et acculé à la faillite par les concurrents qui lui volent son invention.
Balzac avait travaillé dans l'imprimerie et l'édition, avait fondé une revue déficitaire et accumulé des dettes considérables. Illusions perdues n'est pas une fiction sur le monde du livre : c'est une analyse économique de son fonctionnement, rédigée par quelqu'un qui en a expérimenté les mécanismes de l'intérieur. La description de la presse parisienne des années 1820 — les feuilles vendues aux intérêts des commanditaires, les critiques achetées, les cabales organisées — est documentairement précise. Balzac en fait la démonstration que l'industrie culturelle produit du contenu dont la valeur marchande est inversement proportionnelle à la valeur artistique.
Illusions perdues est le roman qui analyse le mieux, dans toute la littérature du XIXe siècle, ce qui se passe quand la culture devient une industrie. Les mécanismes que Balzac décrit — l'instrumentalisation de la critique, la fabrication des réputations par des moyens étrangers au mérite, la confusion entre visibilité et valeur — ont été amplifiés par les médias du XXe siècle et par les réseaux sociaux, mais n'ont pas changé de structure. Lire Illusions perdues aujourd'hui, c'est lire un document fondateur sur l'économie de l'attention.