Le Rouge et le Noir, publié en novembre 1830 quelques mois après la révolution de Juillet, est sous-titré « chronique du XIXe siècle ». Stendhal s'est inspiré d'un fait divers : le procès d'Antoine Berthet, jeune séminariste fils de forgeron qui avait été précepteur dans une famille bourgeoise, avait eu une liaison avec la maîtresse de maison, et avait tiré sur son ancienne maîtresse dans une église. Julien Sorel reprend cette trajectoire sociale en lui donnant une psychologie que le fait divers n'avait pas : un personnage qui analyse constamment sa propre situation, calcule ses avantages et ses erreurs, et dissimule sous l'hypocrisie une sensibilité qu'il s'interdit d'exprimer.
Stendhal introduit dans ce roman une technique qu'il nomme lui-même la chasse au bonheur : l'analyse clinique des états intérieurs d'un personnage. Ce que Julien Sorel ressent et ce qu'il pense ressentir ne coïncident pas toujours : il croit calculer là où il agit par impulsion, il croit être insensible là où il est vulnérable. Le roman est construit sur cet écart permanent entre l'auto-analyse et la vérité intérieure, et c'est cet écart que le procès, en suspendant toute nécessité de calcul, permet finalement de refermer — trop tard.
Le Rouge et le Noir est le premier grand roman de l'ambition sociale dans la littérature française — le premier à traiter la question de la mobilité sociale avec une précision analytique plutôt qu'une condamnation morale. Ce que Stendhal a vu, c'est que dans une société qui proclame le mérite tout en conservant des barrières de naissance et de fortune, les individus les plus doués des classes subalternes développent nécessairement un rapport hypocrite à leur propre désir. Cette tension n'a pas disparu avec la Restauration.
Le titre a donné lieu à de nombreuses interprétations — le rouge du sang et le noir de la soutane ; le rouge de l'uniforme militaire napoléonien et le noir du clergé sous la Restauration ; la vie et la mort. Stendhal lui-même n'a jamais expliqué le titre, ce qui en a fait un objet de spéculation durable. L'ambiguïté est délibérée : le titre est une image condensée de la tension centrale du roman, et toute explication unique l'appauvrit.