Manon Lescaut, publié clandestinement en 1731 comme septième tome des Mémoires d'un homme de qualité de l'abbé Prévost, est le seul roman de son auteur à avoir survécu au-delà du XVIIIe siècle. La structure est celle d'un récit enchâssé : un homme de qualité rencontre sur la route le chevalier Des Grieux escortant en larmes une charrette de femmes déportées en Louisiane, parmi lesquelles se trouve Manon. Des Grieux lui raconte a posteriori l'histoire de sa passion : leur fuite, ses études abandonnées, les trahisons de Manon, les aventures criminelles auxquelles il se plie pour elle, la déportation et la mort de Manon dans le désert de Louisiane.
Ce qui fait la singularité de Manon Lescaut, c'est que Prévost ne distribue pas les rôles selon une logique morale claire. Des Grieux est le narrateur et s'excuse constamment de ses propres actions par la puissance de sa passion — mais cette excuse, présentée avec une éloquence fascinante, est aussi un écran qui masque sa responsabilité. Manon elle-même n'a pas voix au chapitre : on ne la connaît que par le regard de Des Grieux, ce qui rend sa psychologie fondamentalement inaccessible et donc indéfinissable comme victime ou comme manipulatrice. Cette ambiguïté était scandale au XVIIIe siècle ; elle est aujourd'hui ce qui rend le roman le plus intéressant.
Manon Lescaut a inspiré deux opéras majeurs — Massenet et Puccini — qui en ont généralement retenu la dimension sentimentale. Le roman lui-même est plus sec et plus analytique : Des Grieux n'est pas simplement un amant tragique, c'est un homme qui choisit de se détruire en toute connaissance de cause et qui refuse d'en assumer la responsabilité. La question que pose le roman — peut-on vraiment choisir l'autodestructeur quand on sait ce qu'on fait ? — est une des plus anciennes de la philosophie du vouloir.