Ainsi parlait Zarathoustra, publié en quatre parties entre 1883 et 1885, est l'œuvre que Nietzsche considérait comme son chef-d'œuvre. Le texte adopte la forme d'un poème en prose prophétique dont le protagoniste — Zarathoustra, figure inspirée du prophète zoroastrien — descend de sa montagne pour annoncer aux hommes la mort de Dieu, le concept du surhomme (Übermensch) et l'idée de l'éternel retour. La forme est délibérément anti-systématique : Nietzsche écrit contre la philosophie universitaire de son temps et choisit la parabole, l'aphorisme et le lyrisme philosophique plutôt que l'argumentation linéaire.
Le surhomme nietzschéen n'est pas, contrairement aux appropriations idéologiques ultérieures, un concept racial ou biologique. C'est un idéal de dépassement : celui qui a compris que les valeurs ne sont pas données mais créées, et qui assume la responsabilité de créer les siennes plutôt que d'hériter de celles du troupeau. L'éternel retour — l'idée que tout ce qui a été recommencera infiniment — est moins une cosmologie qu'un test éthique : peut-on vouloir que sa vie se répète éternellement, telle qu'elle est ? La mort de Dieu n'est pas une déclaration d'athéisme mais un diagnostic : le fondement transcendant des valeurs a disparu.
Nietzsche a été plus mal lu que presque tout autre philosophe de l'histoire : récupéré par le national-socialisme (que sa sœur Elisabeth Förster-Nietzsche a facilité), réduit à des aphorismes décontextualisés. Lire Ainsi parlait Zarathoustra directement, en gardant à l'esprit que la récupération historique est l'inverse exact du projet de Nietzsche — qui attaquait précisément le nationalisme allemand et l'antisémitisme —, permet de retrouver la radicalité originale d'une pensée qui refuse toutes les consolations institutionnelles.
Ce que le texte offre à un lecteur attentif, c'est un Nietzsche moins aphoristique et moins arrogant que sa réputation ne le suggère : Zarathoustra échoue constamment à transmettre ce qu'il sait, et finit par accepter que la vérité ne se communique pas, elle se vit. Cette solitude du penseur devant l'impossibilité de partager sa vision est l'un des motifs les plus sincères du livre.