Les Pensées de Blaise Pascal ne constituent pas un livre au sens ordinaire du terme : ce sont les fragments d'une Apologie de la religion chrétienne que Pascal n'a jamais achevée, classés par ses proches après sa mort en 1662. Ce statut de fragment non finalisé est constitutif de la façon dont les Pensées fonctionnent sur le lecteur — l'incomplet y est productif. Pascal, mathématicien qui avait inventé avec Fermat le calcul des probabilités et conçu une machine arithmétique à dix-neuf ans, n'est pas absent de cette œuvre philosophique et théologique.
L'argument du pari (Pensée 418 dans la numérotation Lafuma) est précisément un raisonnement probabiliste appliqué au choix religieux. Pascal ne cherche pas à prouver l'existence de Dieu par des arguments rationnels, qu'il considère comme insuffisants pour produire la foi. Il cherche à montrer que parier pour Dieu est rationnellement supérieur à parier contre, en termes d'espérance mathématique : si Dieu n'existe pas, le croyant perd peu ; s'il existe, l'incroyant perd tout. Cette construction, critiquée depuis lors comme une fausse symétrie, reste l'argument philosophique le plus célèbre jamais formulé sur la question religieuse.
Au-delà de l'apologétique chrétienne, les Pensées contiennent des observations anthropologiques d'une précision qui n'a pas vieilli : sur le divertissement comme moyen d'éviter la pensée de la mort, sur la vanité des hiérarchies sociales, sur la faiblesse des preuves rationnelles en matière de conviction morale. La formule du roseau pensant — « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature ; mais c'est un roseau pensant » — masque un raisonnement rigoureux : la conscience n'est pas une consolation chez Pascal, elle est la seule chose qui distingue l'homme de ce qui l'écrase.
Les Pensées ont une résonance particulière pour les lecteurs qui ne partagent pas la foi catholique de Pascal : les observations anthropologiques — sur la misère de l'homme sans Dieu, sur le divertissement comme fuite de soi-même, sur la grandeur de la pensée dans la faiblesse de la condition humaine — fonctionnent indépendamment de la conclusion théologique à laquelle Pascal veut les conduire. C'est peut-être la raison pour laquelle les Pensées sont lues et citées bien au-delà des milieux chrétiens.