Les Confessions, rédigées entre 1765 et 1770 et publiées posthumément en deux parties (1782 et 1789), constituent l'acte fondateur de la littérature autobiographique moderne. Rousseau entreprend ce qu'aucun auteur n'avait osé avec une telle systématicité : raconter l'intégralité de son existence depuis l'enfance, sans censure ni arrangement flatteur. Le projet s'ouvre sur une déclaration de rupture avec la tradition augustinienne : là où saint Augustin cherchait Dieu à travers le récit de sa conversion, Rousseau cherche Jean-Jacques Rousseau lui-même. Les douze livres couvrent sa naissance à Genève en 1712, ses années d'errance en Savoie chez Mme de Warens, son séjour à Paris et ses relations avec les encyclopédistes, jusqu'à sa fuite en Angleterre.
Ce qui distingue radicalement les Confessions, c'est le statut accordé à la honte. Rousseau ne se contente pas d'avouer ses erreurs — il s'y attarde, les analyse, refuse d'en atténuer l'impact. L'épisode du ruban volé, dans lequel il laisse accuser une domestique innocente d'un vol qu'il a lui-même commis, est traité non pas comme une faiblesse passagère mais comme une blessure psychologique durable. Ce traitement de la culpabilité non résolue préfigure directement la psychologie clinique du XIXe siècle. La théorie de la bonté naturelle est ici vécue de l'intérieur : Rousseau montre comment les institutions et le regard des autres produisent le mensonge social même chez celui qui aspire à la transparence absolue.
Deux siècles et demi après sa rédaction, les Confessions demeurent l'une des expériences de lecture les plus inconfortables qui soient. Rousseau n'est pas sympathique au sens où on voudrait l'imiter ; il est révélateur au sens où il force le lecteur à reconnaître dans ses manœuvres d'auto-justification et ses contradictions quelque chose d'intimement familier. La question qu'il pose — est-il possible de se connaître soi-même honnêtement, et si oui, à quel prix ? — reste sans réponse définitive, ce qui explique que Stendhal, Proust et les théoriciens contemporains de l'écriture de soi y reviennent sans cesse comme à un texte inaugural jamais épuisé.