Andromaque, créée à Versailles en novembre 1667, est la première grande tragédie de Racine. La pièce se situe après la guerre de Troie : Pyrrhus, roi d'Épire, retient prisonniers Andromaque, veuve d'Hector, et son fils Astyanax. Il est amoureux d'Andromaque et conditionne la survie de l'enfant à son acceptation du mariage. Hermione, princesse grecque fiancée à Pyrrhus, attend que celui-ci l'épouse. Oreste, ambassadeur de Grèce et amoureux d'Hermione, espère la reconquérir. Ces quatre figures constituent une chaîne : chacun aime qui ne l'aime pas, et chaque décision produit une catastrophe.
Racine ne s'intéresse pas à la psychologie au sens d'une intériorité évolutive : ses personnages sont définis par leur passion et ne changent pas. Ce qui change, c'est la situation. Le tragique racinien naît de ce que les passions sont incompatibles avec le monde dans lequel elles doivent s'exprimer — non pas parce que le monde est injuste, mais parce que les passions humaines sont structurellement contradictoires. Andromaque est le personnage moral de la pièce non par vertu supérieure mais par nécessité : sa solution — épouser Pyrrhus en ayant prévu de se suicider immédiatement après la cérémonie — est une sortie logique dans un système où il n'y a pas de bonne issue.
Andromaque s'impose comme l'entrée la plus directe dans le tragique racinien parce qu'elle exhibe la mécanique avec une transparence que les pièces ultérieures ne permettent pas toujours. La chaîne des désirs non partagés est posée dès l'acte I et ne se résout que par la mort et la folie. Ce qui reste perturbant, c'est l'absence complète de finalité morale : personne n'est puni pour une faute précise, personne n'est récompensé de sa vertu. Les catastrophes arrivent parce que les désirs existent et que les circonstances les rendent incompatibles.