Tartuffe ou l'Imposteur, dont les trois premières versions (1664, 1667, 1669) furent successivement interdites par Louis XIV sous pression du parti dévot avant d'être finalement autorisées, est la pièce pour laquelle Molière a mené le combat éditorial le plus long de sa carrière. Tartuffe, faux dévot, s'est installé dans la maison d'Orgon, bourgeois aisé qu'il a convaincu de sa sainteté. Orgon est prêt à lui donner sa fille en mariage et à lui léguer sa fortune, malgré les protestations de toute sa famille.
Ce que Molière analyse dans Tartuffe, ce n'est pas la religion mais l'usage de la religion comme instrument de contrôle social et d'emprise personnelle. Tartuffe ne croit pas ce qu'il dit : il utilise le langage de la dévotion pour obtenir le pouvoir sur une maison, une fortune et une femme. Mais le personnage le plus intéressant n'est pas Tartuffe, c'est Orgon : un homme raisonnable à tous autres égards, qui choisit de croire l'invraisemblable parce que cette croyance lui apporte quelque chose — la sensation d'être un homme de foi supérieure. La crédulité d'Orgon est active, pas passive.
Tartuffe a servi et sert encore à critiquer toutes les formes de manipulation utilisant un langage normatif — religieux, idéologique, thérapeutique — pour exercer une emprise. Ce que Molière a vu avec une précision clinique, c'est que l'imposteur réussit non malgré la lucidité de sa victime mais à travers elle : Orgon sait que les autres voient Tartuffe autrement, il choisit de ne pas les écouter. Cette structure de la croyance choisie contre les preuves disponibles est universelle, et c'est pourquoi la pièce n'a pas besoin d'un contexte religieux particulier pour faire sens.
La pièce a été interdite à sa première présentation en 1664 après une seule représentation, sur intervention du parti dévot qui y reconnaissait une satire de leur propre pratique. Molière a alors multiplié les démarches pour obtenir l'autorisation de la rejouer, argumentant que la pièce visait la fausse dévotion, pas la vraie. Ce débat — sur ce qu'une fiction critique réellement et ce qui lui est prêté — est lui-même une illustration du thème de la pièce : la question de savoir si le discours officiel correspond à la réalité sous-jacente.