Bérénice, créée en novembre 1670, est la pièce racinienne la plus dépouillée : presque pas d'action, trois personnages principaux, cinq actes pour annoncer, différer et accomplir une séparation. Titus, nouvel empereur romain, doit renvoyer Bérénice, reine de Palestine qu'il aime depuis longtemps, parce que Rome n'acceptera pas qu'un empereur épouse une étrangère et reine. L'obstacle n'est pas la passion — Titus aime réellement Bérénice — mais la raison d'État dans sa forme la plus abstraite : une loi non écrite, une résistance collective diffuse qui n'a pas de visage mais qui est plus puissante que la volonté d'un homme.
La formule de Racine dans la préface — « toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien » — définit exactement son projet : une tragédie sans meurtre dont la matière entière est l'ajournement d'une décision douloureuse et inévitable. Ce qui fait la profondeur de la pièce, c'est que Titus n'est pas contraint par une loi explicite mais par ce qu'il pense que Rome attend de lui. Son devoir est intériorisé au point qu'il ne peut plus distinguer entre ce qu'il veut et ce qu'il croit devoir vouloir. Bérénice, qui finit par accepter la séparation avec une grandeur tragique qui surpasse celle de Titus, est au fond le personnage le plus libre de la pièce.
Bérénice est moins souvent montée que Phèdre ou Andromaque parce qu'il s'y passe peu de choses au sens événementiel. C'est précisément pourquoi elle mérite une attention particulière : Racine y démontre que la tragédie n'a pas besoin d'action pour être insoutenable, et que l'absence de décision peut être aussi catastrophique que la mauvaise décision. La pièce pose une question que les drames politiques et intimes partagent : quand l'individu intériorise les attentes collectives au point de ne plus distinguer ses propres désirs, qu'est-ce qui reste de lui ?